Le vrai front est à Téhéran
« Un État tombe
rarement sous les coups de l’ennemi ; il tombe lorsque ses divisions internes
deviennent plus fortes que la menace extérieure. »
— Niccolò Machiavelli
Nous sommes le 13 mars 2026, quatorzième jour d’un conflit
que Washington et Tel Aviv présentent comme déjà remporté. Ali Khamenei père a
été éliminé. Plus de 5000 cibles militaires iraniennes ont été traitées. Les
capacités balistiques de Téhéran ont chuté de près de 90 % (chiffre
officiellement confirmé ce matin par le Département de la Guerre américain lors
de la conférence de presse Hegseth-Caine). Le régime a perdu des dizaines de
navires et de lanceurs. Pourtant, un missile a encore touché ce matin une zone
résidentielle au nord d’Israël. Le trafic dans le détroit d’Ormuz reste réduit
de plus de 95 %, le Brent dépasse les 105 dollars le baril, et les coûts
économiques mondiaux s’accumulent.
Pourquoi cette proclamation de victoire militaire alors que
rien n’est terminé ? Parce que les Iraniens ont identifié avec précision le
véritable centre de gravité américain : l’opinion publique des États-Unis,
vulnérable aux facteurs économiques. Pour l’atteindre, ils ont choisi une
stratégie de nuisance assumée et calculée – prolonger la guerre par tous les
moyens asymétriques possibles. De l’autre côté, les États-Unis ont bel et bien
assuré une victoire militaire indéniable. Mais ils n’ont pas encore trouvé la
clé pour mettre fin au conflit.
Ali Larijani : le
stratège de la nuisance prolongée
Larijani incarne aujourd’hui la stratégie iranienne la plus
dangereuse pour Washington : gagner la guerre du temps. Ancien négociateur
nucléaire, ancien président du Parlement, il disposait de l’oreille directe du
Guide défunt. Réinstallé en août 2025 au secrétariat du Conseil suprême de la
sécurité nationale, il coordonne la réponse opérationnelle. Ses frères ont tissé
un réseau institutionnel solide.
Dans les déclarations des dernières heures, il est celui qui
maintient le levier du blocus maritime, qui assure, malgré les difficultés de
communication, la continuité avec les unités de l’IRGC encore actives. Il pilote
une résistance longue plutôt qu’une confrontation frontale suicidaire.
Mojtaba Khamenei, désigné Guide suprême le 9 mars, reste en
retrait. Sa première communication publique du 12 mars est écrite ; les
informations concordantes évoquent des blessures dès les premières frappes.
Dans ces conditions, Larijani exerce un rôle décisionnel de
fait, celui qui permet précisément de calibrer la nuisance sans basculer dans
l’aventurisme.
L’héritage
Ahmadinejad et les tensions internes
Face à lui, l’héritage de Mahmoud Ahmadinejad reste vivant.
Les sources indépendantes confirment que cette autre personnalité radicale est
indemne, placée en sécurité après les premières frappes. Ses partisans
demeurent influents parmi les bases populaires et certaines unités dures des
Gardiens de la révolution.
Historiquement, Larijani et Ahmadinejad se sont opposés:
démission du premier en 2007 face à une ligne jugée trop risquée, affrontements
publics entre 2010 et 2013 sur le pouvoir et la corruption. Khamenei père avait
alors tranché en faveur de la stabilité institutionnelle.
Cette tension n’a pas disparu. Elle est désormais au cœur du
calcul iranien : Larijani doit canaliser cette radicalité populaire pour la
mettre au service d’une nuisance prolongée, sans la laisser déraper en
décisions incontrôlables.
Les variables
critiques
C’est ici que la loyauté de ceux qui tiennent les armes
devient décisive. Et cette loyauté passe par trois variables supplémentaires
souvent négligées : la rue iranienne, les minorités ethniques et l’armée
régulière (Artesh).
La population subit depuis quatorze jours un choc économique
direct – pénuries, inflation, coupures d’électricité, rationnement. Des sources
fiables signalent des manifestations limitées mais persistantes dans plusieurs
villes autour des questions de survie quotidienne. Ces mouvements rappellent
2019 et 2022 : une fatigue réelle, mais qui, pour l’instant, n’a pas basculé en
révolte ouverte.
Le régime parie que la perception d’une résistance nationale
face à une agression extérieure peut encore maintenir la cohésion urbaine.
Quant aux minorités ethniques – Kurdes, Baloutches, Arabes d’Ahvaz, Turkmènes,
Azéris, soit près de 40 % de la population –, des rapports vérifiés font état
d’une activité accrue des groupes armés baloutches dans le Sud-Est et
d’incidents isolés dans les zones kurdes. Même si une réaction de ces groupes
reste possible, elle apparaît hautement improbable dans le contexte actuel en
raison de la surveillance étroite du régime et des divisions internes à ces
communautés. Leur neutralité ou leur loyauté conditionne néanmoins la stabilité
des provinces périphériques, où se situent des sites névralgiques.
Larijani, avec son approche institutionnelle, semble pour
l’instant contenir ces fractures ; Ahmadinejad, symbole du populisme des
déshérités, pourrait les mobiliser ou les exacerber selon le tournant que prennent
les évènements.
À ces deux variables s’ajoute un acteur encore inactif mais
potentiellement déterminant : l’armée régulière iranienne (Artesh).
Contrairement aux Gardiens de la révolution, l’Artesh n’a pas été directement
visée par les premières frappes et conserve l’essentiel de ses capacités
conventionnelles (blindés, aviation, infanterie). Elle reste en retrait, fidèle
à sa tradition de professionnalisme et de séparation avec l’IRGC. Si Larijani
ou le sommet du pouvoir décidait de l’impliquer pleinement – soit pour
stabiliser le régime, soit pour une défense plus classique –, elle pourrait
devenir le facteur qui fait basculer l’équilibre interne. Sa loyauté (ou une
éventuelle neutralité) reste une carte majeure encore non jouée.
Le véritable champ
de bataille
Au 13 mars 2026, l’opinion publique américaine semble entrer
dans une phase de déphasage critique. Les succès militaires initiaux —
élimination d’Ali Khamenei et destruction d’une large partie de l’arsenal
balistique — avaient suscité un soutien initial. Mais les perspectives d’un enlisement
économique apparaissent désormais comme l’arbitre véritable du conflit.
Les premiers sondages publiés ces derniers jours par Ipsos
et Quinnipiac University Poll indiquent une évolution rapide de l’opinion : une
majorité relative d’électeurs exprime désormais son opposition à la poursuite
de la guerre, tandis qu’une part croissante de la population s’attend à un
conflit long.
Dans le même temps, le choc énergétique devient le front
intérieur principal. Avec un Brent dépassant les 105 dollars et un prix de
l’essence qui s’approche des 6,50 dollars le gallon, la question du coût de la
guerre s’impose dans la vie quotidienne des ménages américains.
Un autre verrou apparaît également : l’opinion publique
rejette massivement l’idée d’un engagement terrestre. L’hypothèse de « bottes
au sol » reste politiquement toxique, limitant considérablement la marge de
manœuvre stratégique de Washington.
Autrement dit, la stratégie de nuisance iranienne cherche
moins à inverser le rapport de force militaire qu’à transformer une défaite
tactique en crise de confiance intérieure aux États-Unis. Dans cette équation,
le véritable champ de bataille n’est plus seulement le détroit d’Ormuz, mais le
portefeuille et la patience du citoyen américain.
Les options
américaines et les issues possibles
Les États-Unis, de leur côté, ont remporté haut la main la
phase militaire. Les destructions sont massives, la chaîne de commandement
iranienne a été décapitée, les capacités balistiques et navales classiques sont
largement dégradées. Cette victoire est indéniable et documentée . Pourtant,
ils n’ont pas trouvé la clé pour transformer ce succès militaire en gain politique.
Les escortes navales internationales, les opérations de
déminage, les frappes ciblées sur les poseurs de mines : toutes ces mesures
sont en cours, mais elles ne brisent pas la volonté iranienne de durer. La
diplomatie avance lentement. Une négociation indirecte reste théoriquement
possible, mais elle suppose que Washington accepte un compromis sur les
capacités résiduelles iraniennes – un point politiquement sensible.
Tant que la loyauté interne iranienne tient, tant que
Larijani parvient à orchestrer cette nuisance sans fracture majeure, les
États-Unis risquent de s’enliser dans un bourbier où la force militaire conventionnelle
seule ne suffit plus.
Quatre issues se
dessinent.
La première, la plus probable :
la nuisance iranienne réussit à éroder progressivement l’opinion publique
américaine. Larijani maintient la cohésion (rue contenue, minorités
neutralisées, radicalité d’Ahmadinejad canalisée, Artesh en réserve). La guerre
s’étire sur plusieurs semaines, les coûts économiques s’alourdissent, et
Washington finit par chercher une sortie négociée.
La deuxième, la plus risquée :
une fracture interne iranienne (méfiance Larijani-radicaux, exaspération de la
rue ou agitation ethnique) fait imploser la stratégie de nuisance avant que
l’opinion américaine ne craque. Les États-Unis l’emportent alors rapidement,
mais au prix d’un chaos régional imprévisible.
La troisième, la plus imprévisible
: escalade incontrôlée où la radicalité reprend le dessus et où Washington,
face à une nuisance devenue chaotique, se voit contraint à un retrait précipité
ou à une intensification coûteuse.
La quatrième, la plus souhaitable pour
Washington : l’estocade finale. La conférence de presse Hegseth-Caine de
ce matin (13 mars) semble confirmer cette voie : annonce d’une « vague la plus
intense de frappes » et message direct au nouveau Guide Mojtaba Khamenei.
Il est légitime de penser à une neutralisation immédiate,
forte et ciblée des centres de décision ou à une frappe décisive sur le sommet
du pouvoir iranien. Ce mode d'action provoquerait l'effondrement du régime ou
sa capitulation, afin de briser définitivement sa volonté de résistance.
L’histoire de la République islamique montre que les centres
de gravité véritables sont rarement ceux que l’on bombarde. Ils sont souvent
dans la résilience intérieure et dans la perception extérieure.
Aujourd’hui, entre les couloirs du pouvoir à Téhéran et la
loyauté de ceux qui tiennent les armes, l’Iran a choisi de jouer sur le terrain
où les États-Unis sont les plus vulnérables : le temps et l’économie.
Tant que cette équation ne sera pas renversée, la victoire
militaire proclamée restera incomplète. La guerre continue. Et elle se joue
désormais là où peu de bombes peuvent atteindre.
Rien n’exclut qu’un coup décisif intervienne dès ce vendredi
13 au soir. Mais tant que le régime tient, la victoire proclamée n’est pas
encore la victoire réelle.
.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire