Le Maroc et la Paix à Gaza : La Doctrine de l’Action
Introduction
Le 19 février 2026, à Washington, l’intervention de Nasser
Bourita lors de la réunion inaugurale du « Conseil de Paix » a marqué
un tournant dans l'approche régionale de la crise palestinienne. En
transmettant le message du Roi Mohammed VI, le ministre des Affaires étrangères
ne c’est pas sacrifié au rituel diplomatique ; il a exposé une
feuille de route opérationnelle. Ce document de référence propose de sortir du
cycle de la réaction pour entrer dans une ère de reconstruction
institutionnelle, sociale et humaine.
Le contexte impose cette rigueur. Entre 2023 et 2025, Gaza a
traversé une dure épreuve. Dans ce tumulte, le Maroc a maintenu une ligne de
crête singulière. Sa présence au sein du « Board of Peace »
n'est pas une simple participation honorifique, mais la reconnaissance d’un
rôle d'interlocuteur pivot. Le Royaume est aujourd’hui l’une des rares nations
capables de dialoguer avec l’Autorité palestinienne tout en maintenant un canal
de communication crédible avec Israël. Cette dualité, loin d'être une contradiction,
c’est l'atout principal d'une médiation par le fait.
La question centrale qui anime cet article n'est plus de
savoir si l'aide peut parvenir à destination, mais comment cette assistance
peut se transformer en levier de stabilité. L’expertise marocaine — militaire,
humanitaire et religieuse — offre des réponses tangibles là où les théories de
cabinet ont échoué. En examinant l’engagement royal direct, l’expérience des
Casques bleus sur d'autres théâtres et l'arsenal de déradicalisation, nous
verrons comment le Maroc dessine les contours d'une paix fondée sur l'autonomie
et la dignité.
1 — La Vision Royale : Un Engagement de Terrain et de
Souveraineté
1.1 Un portage institutionnel sans équivoque
La diplomatie marocaine est le prolongement d’une volonté
royale. Elle privilégie l’impact mesurable aux déclarations de principe. Nasser
Bourita a rappelé des engagements qui forment un tout cohérent :
a)
La contribution financière du
Maroc au Board of Peace ;
b)
Le déploiement d'officiers de
police pour former les forces palestiniennes ;
c)
Le déploiement d'officiers
militaires de haut rang au commandement conjoint de la Force Internationale de
Stabilisation (ISF) ;
d)
Le déploiement d'un hôpital de
campagne militaire ;
e)
Le leadership d'un programme de
déradicalisation pour combattre les discours de haine et promouvoir la
tolérance.
Cette approche s’inscrit dans la tradition du Comité
Al-Qods, présidé par le Roi Mohammed VI. La doctrine est celle de «
l’appropriation palestinienne » (Palestinian Ownership). Il ne s’agit
pas pour le Maroc de se substituer aux instances locales, mais de créer les
conditions de leur viabilité. Le transfert de compétences sécuritaires est ici
le premier jalon de la souveraineté.
1.2 L’aide humanitaire : La logistique du possible
L'action humanitaire marocaine entre 2023 et 2025 a été un
défi logistique permanent. En mars 2024, le Maroc a réussi l'ouverture d'un
pont terrestre inédit via Kerem Shalom, acheminant 40 tonnes de vivres au plus
fort des restrictions. Cet exploit diplomatique a été suivi, en juillet et août
2025, par des vagues successives totalisant plus de 210 tonnes de matériel
médical, de tentes et de lait infantile.
Au-delà des volumes, c’est la nature de l’aide qui importe.
Le déploiement des hôpitaux de campagne des Forces Armées Royales (FAR) a
permis de traiter des pathologies complexes — chirurgie de guerre, pédiatrie
lourde, obstétrique — que les structures locales, dévastées, ne pouvaient plus
prendre en charge. Cette présence médicale sur le terrain est le ciment de la
confiance entre le Royaume et la population de Gaza.
1.3 Les conditions d'une paix viable
Le message royal est clair : aucune reconstruction n'est
possible sans un horizon politique. Bourita a souligné quatre conditions sine
qua non :
a)
Respecter les exigences de la
Phase Deux du plan du Président Trump ;
b)
Préserver la stabilité en
Cisjordanie ;
c)
Assurer l'appropriation
palestinienne par le biais d'institutions légitimes ;
d)
Espérer que la stabilisation de
Gaza lancera un processus de paix plus large basé sur la solution à deux États.
Le Maroc refuse la gestion de crise perpétuelle ; il exige
une sortie de crise par le haut.
2 — L’Expertise Onusienne : La Paix par la Méthode
2.1 Un contingent aguerri au service de l'ONU
Pour comprendre la crédibilité du Maroc à Gaza, il faut
regarder vers l'Afrique. Depuis 1960, le Royaume a déployé plus de 84 000
militaires dans une quinzaine d’opérations de maintien de la paix. Ce n’est pas
un engagement sans douleur : plus de cinquante casques bleus marocains ont
sacrifié leur vie. Le Maroc est le 9ème contributeur mondial de troupes.
Cette capacité à opérer avec professionnalisme, discipline
et respect des sensibilités locales dans différents contextes difficiles est
directement transposable à Gaza.
Ces marques de fabrique des forces de défense et de sécurité
font du Royaume un « tiers de confiance » pour l’ISF.
3 — La Déradicalisation : L’Architecture des Consciences
3.1 La Wasatiyya comme rempart
La paix civile ou militaire est une illusion si elle n’est
pas doublée d’une déconstruction des discours extrémistes. Le Maroc propose sa
doctrine de la Wasatiyya (le juste milieu). Ce modèle religieux, fondé
sur le rite malékite et l'imamat d'Amir Al-Mouminine, promeut une modération
active.
3.2 Le modèle "Moussalaha"
Lancé au Maroc en 2017, le programme Moussalaha est
une référence mondiale. Il ne se contente pas de rééduquer ; il réconcilie. En
combinant dialogue théologique conduit par des oulémas, accompagnement
psychologique et formation professionnelle, le Maroc a réussi à réintégrer des
individus radicalisés. C’est cette ingénierie humaine que le Royaume propose
d’exporter.
4 — Le Levier Social : L’Action Silencieuse de Bayt Mal
Al-Qods
L’Agence Bayt Mal Al-Qods joue un rôle pivot dans cette
architecture de paix. Loin des caméras, elle finance l’essentiel : l’éducation,
la santé et l’habitat. En 2024 et 2025, l’Agence a intensifié son action,
investissant plusieurs millions de dollars dans des projets de proximité.
À Gaza, ce modèle d’agilité opérationnelle permet
d’acheminer l’aide directement aux bénéficiaires sans passer par des canaux
bureaucratiques souvent sclérosés. En soutenant les familles vulnérables et en
protégeant le patrimoine social, le Maroc renforce la résilience de la société
civile palestinienne.
5 — Perspectives et Défis : Une Approche Holistique
Le succès de cette mission repose sur une synergie rare
entre la sécurité, le social et le religieux. C'est cette "approche
totale" qui fait la force du modèle marocain.
Cependant, les obstacles sont réels. La coordination
internationale reste un labyrinthe, et la volatilité politique de la région
peut à tout moment fragiliser les acquis. Le Maroc répond par une vigilance de
chaque instant et une flexibilité tactique, sans jamais dévier de ses principes
de base : dignité, souveraineté et modération.
Conclusion
L’engagement du Maroc à Gaza n’est ni une réaction
émotionnelle, ni un calcul diplomatique de circonstance. Il est le produit
d’une doctrine de l’action mûrie au fil des décennies. En conjuguant maintien
de la paix, expertise religieuse et solidarité sociale, le Royaume propose une
voie de stabilisation qui traite les causes profondes de la crise plutôt que
ses seuls symptômes.
De l’Afrique subsaharienne au Proche-Orient, le Maroc
démontre qu’une paix durable ne se décrète pas dans les chancelleries ; elle se
construit sur le terrain, par la force des sociétés et la crédibilité des
acteurs. À Gaza, le modèle marocain pourrait bien devenir le laboratoire d'une
nouvelle forme de coopération internationale, où la sécurité n’est plus une fin
en soi, mais le socle sur lequel se bâtit la dignité d’un peuple.
Références
- Arab
News, “Maroc participe au Board of Peace”, 2026
- Maroc Hebdo, “Aide humanitaire marocaine à Gaza”,
2025
- L’Opinion, “Pont terrestre historique vers Gaza”,
2024
- Assahifa, “Projets Bayt Mal Al-Qods”, 2024–2025
- Jeune Afrique, “Programme Moussalaha :
déradicalisation et réinsertion”, 2022
- Africanews, “Moussalaha : retour d’expérience”,
2022
- Rapport ONU Maroc, morocco.un.org, 2025
- Données ONU : MINUSCA, ONUCI, MONUSCO, MINUSS
- BMAQ.org, activités sociales et éducatives de Bayt
Mal Al-Qods
