samedi 4 avril 2026

Iran : pourquoi ni l’armée ni le peuple ne renverseront le régime de sitôt

 Iran : pourquoi ni l’armée ni le peuple ne renverseront le régime de sitôt

On se trompe souvent de question lorsqu’on parle de l’Iran.
Le problème n’est pas de savoir si le régime des mollahs est contesté.
Il l’est, profondément.

Les manifestations de 2009, 2019, 2022 — après la mort de Mahsa Amini — l’ont montré : une large partie de la population, notamment les jeunes et les femmes, rejette le système.

La vraie question est ailleurs :
pourquoi, malgré ces contestations, le régime ne tombe-t-il pas ?

Parce qu’il ne “survit” pas. Il fonctionne exactement comme il a été conçu pour fonctionner.

I. 1979 : Khomeini ne prend pas le pouvoir, il conçoit un système

Ruhollah Khomeini tire une leçon centrale de l’histoire iranienne :
les régimes tombent lorsque l’armée devient neutre… ou bascule.

Sa réponse est radicale :
il empêche cette possibilité.

  • Fragmentation de la force armée

  • Multiplication des centres de pouvoir

  • Loyauté idéologique au-dessus de la loyauté nationale

C’est dans cette logique qu’émerge le Corps des Gardiens de la Révolution (Pasdaran).

Leur mission dépasse la défense nationale :
défendre le régime contre toute menace interne ou externe, y compris issue de la société iranienne elle-même.

II. Une architecture sécuritaire qui neutralise tout coup d’État

Le système repose sur trois piliers :

  • L’Artesh : armée régulière

  • Les Pasdaran : idéologiques, autonomes, omniprésents

  • Le Basij : milice de masse

Ces forces ne s’additionnent pas. Elles se neutralisent mutuellement.

Aucun acteur ne peut s’emparer du pouvoir sans être immédiatement bloqué par un autre.
Le coup d’État est impossible, non pas en théorie, mais par construction.

III. Le Basij : pression permanente et répression intégrée

Le Basij est souvent mal compris.
Ce n’est pas seulement une milice. C’est un dispositif de contrôle social diffus.

Par sa présence permanente :

  • dans les quartiers

  • dans les universités

  • dans les administrations

il exerce une pression constante, intégrée au quotidien.

Et lorsque nécessaire, cette pression bascule en répression directe.

Ce système de surveillance, intimidation et coercition rend toute structuration durable de l’opposition extrêmement difficile.

IV. Analogies utiles, mais insuffisantes

Les comparaisons avec les SA, les SS nazies ou encore la structure du parti Baath irakien éclairent certaines fonctions :

  • loyauté idéologique

  • contre-pouvoir armé

  • contrôle interne

Mais elles restent partielles.

Le régime iranien ne copie pas. Il combine.

Il ajoute une dimension religieuse structurante :

  • l’obéissance devient devoir spirituel

  • la loyauté devient engagement sacré

  • la rupture devient transgression

C’est cette hybridation qui fait sa singularité — et sa solidité.

V. Khamenei : projeter à l’extérieur pour stabiliser l’intérieur

Ali Khamenei comprend qu’un régime sous pression interne doit respirer à l’extérieur.

Il développe un réseau de proxies :

  • Hezbollah

  • milices en Irak et en Syrie

  • Houthis

Ce dispositif permet :

  • de déplacer la conflictualité

  • de maintenir une logique de siège

  • de renforcer la cohésion du noyau dur

VI. Un pouvoir en mille-feuille

La guerre Iran-Irak (1980–1988) a profondément transformé le régime :

  • circuits parallèles

  • autonomies locales

  • centres de décision multiples

alors que la guerre des “12 jours” a généré une autre dynamique :

  • décentralisation opérationnelle

  • montée des acteurs intermédiaires

  • flexibilité accrue

Résultat :
le pouvoir iranien est un mille-feuille. Sans centre unique à renverser.


VII. L’économie parallèle : survivre, contrôler, redistribuer

Les sanctions n’ont pas affaibli le régime.
Elles ont restructuré son économie.

  • contrebande

  • économie souterraine

  • circuits financiers parallèles

  • réseaux transfrontaliers

Cette économie a permis :

  • au bazar de survivre

  • de maintenir un lien entre pouvoir et classes commerçantes

  • de structurer une forme d’aristocratie économique liée au régime

Les Pasdaran y jouent un rôle central.

Ce système ne contourne pas seulement les sanctions.
Il organise la loyauté.

VIII. Pourquoi le peuple ne renverse pas le régime

Un élément est souvent sous-estimé :
la perte de confiance dans le soutien international.

Les espoirs de relais externes ont été perçus comme trahis,
laissant place à :

  • désillusion

  • isolement

  • coût humain élevé (morts, emprisonnements massifs)

Cette rupture affaiblit la dynamique insurrectionnelle : le changement ne viendra donc pas de l’extérieur.

De l’intérieur, ce n’est pas un manque de volonté, mais une contrainte structurelle qui bloque :

  • répression rapide

  • surveillance diffuse

  • opposition fragmentée

  • absence de leadership

  • peur du chaos

Conclusion

Le régime iranien ne tient pas par hasard. Il ne “résiste” pas.

Il fonctionne exactement comme il a été conçu.

  • double structure militaire

  • contrôle social diffus

  • projection externe

  • économie parallèle

  • pouvoir en millefeuille

Tant que cette architecture tient, ni la rue… ni l’armée… ne suffiront.

Le véritable point de bascule ne sera ni une manifestation, ni un coup d’État.

Le changement, s’il vient un jour, ne pourra venir que d’une crise interne majeure capable de fissurer simultanément plusieurs piliers de ce système complexe ou d’une concentration du pouvoir entre les mains des Pasdaran. Ainsi, le système finira par devenir une dictature militaire prétorienne pure, dévorant sa propre caution religieuse pour survivre.

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@Jean-Pierre Filiu @Pierre Razoux @IRIS @FondationPourLaRechercheStratégique