Iran : pourquoi ni l’armée ni le peuple ne renverseront le régime de sitôt
On se trompe souvent de question lorsqu’on parle de l’Iran.
Le
problème n’est pas de savoir si le régime des mollahs est
contesté.
Il l’est, profondément.
Les manifestations de 2009, 2019, 2022 — après la mort de Mahsa Amini — l’ont montré : une large partie de la population, notamment les jeunes et les femmes, rejette le système.
La vraie question est ailleurs :
pourquoi, malgré ces
contestations, le régime ne tombe-t-il pas ?
Parce qu’il ne “survit” pas. Il fonctionne exactement comme il a été conçu pour fonctionner.
I. 1979 : Khomeini ne prend pas le pouvoir, il conçoit un système
Ruhollah Khomeini tire une leçon centrale de l’histoire
iranienne :
les régimes tombent lorsque l’armée devient
neutre… ou bascule.
Sa réponse est radicale :
il empêche cette possibilité.
Fragmentation de la force armée
Multiplication des centres de pouvoir
Loyauté idéologique au-dessus de la loyauté nationale
C’est dans cette logique qu’émerge le Corps des Gardiens de la Révolution (Pasdaran).
Leur mission dépasse la défense nationale :
défendre le
régime contre toute menace interne ou externe, y compris issue de la
société iranienne elle-même.
II. Une architecture sécuritaire qui neutralise tout coup d’État
Le système repose sur trois piliers :
L’Artesh : armée régulière
Les Pasdaran : idéologiques, autonomes, omniprésents
Le Basij : milice de masse
Ces forces ne s’additionnent pas. Elles se neutralisent mutuellement.
Aucun acteur ne peut s’emparer du pouvoir sans être
immédiatement bloqué par un autre.
Le coup d’État est
impossible, non pas en théorie, mais par construction.
III. Le Basij : pression permanente et répression intégrée
Le Basij est souvent mal compris.
Ce n’est pas seulement
une milice. C’est un dispositif de contrôle social diffus.
Par sa présence permanente :
dans les quartiers
dans les universités
dans les administrations
il exerce une pression constante, intégrée au quotidien.
Et lorsque nécessaire, cette pression bascule en répression directe.
Ce système de surveillance, intimidation et coercition rend toute structuration durable de l’opposition extrêmement difficile.
IV. Analogies utiles, mais insuffisantes
Les comparaisons avec les SA, les SS nazies ou encore la structure du parti Baath irakien éclairent certaines fonctions :
loyauté idéologique
contre-pouvoir armé
contrôle interne
Mais elles restent partielles.
Le régime iranien ne copie pas. Il combine.
Il ajoute une dimension religieuse structurante :
l’obéissance devient devoir spirituel
la loyauté devient engagement sacré
la rupture devient transgression
C’est cette hybridation qui fait sa singularité — et sa solidité.
V. Khamenei : projeter à l’extérieur pour stabiliser l’intérieur
Ali Khamenei comprend qu’un régime sous pression interne doit respirer à l’extérieur.
Il développe un réseau de proxies :
Hezbollah
milices en Irak et en Syrie
Houthis
Ce dispositif permet :
de déplacer la conflictualité
de maintenir une logique de siège
de renforcer la cohésion du noyau dur
VI. Un pouvoir en mille-feuille
La guerre Iran-Irak (1980–1988) a profondément transformé le régime :
circuits parallèles
autonomies locales
centres de décision multiples
alors que la guerre des “12 jours” a généré une autre dynamique :
décentralisation opérationnelle
montée des acteurs intermédiaires
flexibilité accrue
Résultat :
le pouvoir iranien est un mille-feuille. Sans
centre unique à renverser.
VII. L’économie parallèle : survivre, contrôler, redistribuer
Les sanctions n’ont pas affaibli le régime.
Elles ont
restructuré son économie.
contrebande
économie souterraine
circuits financiers parallèles
réseaux transfrontaliers
Cette économie a permis :
au bazar de survivre
de maintenir un lien entre pouvoir et classes commerçantes
de structurer une forme d’aristocratie économique liée au régime
Les Pasdaran y jouent un rôle central.
Ce système ne contourne pas seulement les sanctions.
Il
organise la loyauté.
VIII. Pourquoi le peuple ne renverse pas le régime
Un élément est souvent sous-estimé :
la perte de confiance
dans le soutien international.
Les espoirs de relais externes ont été perçus comme
trahis,
laissant place à :
désillusion
isolement
coût humain élevé (morts, emprisonnements massifs)
Cette rupture affaiblit la dynamique insurrectionnelle : le changement ne viendra donc pas de l’extérieur.
De l’intérieur, ce n’est pas un manque de volonté, mais une contrainte structurelle qui bloque :
répression rapide
surveillance diffuse
opposition fragmentée
absence de leadership
peur du chaos
Conclusion
Le régime iranien ne tient pas par hasard. Il ne “résiste” pas.
Il fonctionne exactement comme il a été conçu.
double structure militaire
contrôle social diffus
projection externe
économie parallèle
pouvoir en millefeuille
Tant que cette architecture tient, ni la rue… ni l’armée… ne suffiront.
Le véritable point de bascule ne sera ni une manifestation, ni un coup d’État.
Le changement, s’il vient un jour, ne pourra venir que d’une crise interne majeure capable de fissurer simultanément plusieurs piliers de ce système complexe ou d’une concentration du pouvoir entre les mains des Pasdaran. Ainsi, le système finira par devenir une dictature militaire prétorienne pure, dévorant sa propre caution religieuse pour survivre.
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