vendredi 20 février 2026

 

Le Maroc et la Paix à Gaza : La Doctrine de l’Action

Introduction

Le 19 février 2026, à Washington, l’intervention de Nasser Bourita lors de la réunion inaugurale du « Conseil de Paix » a marqué un tournant dans l'approche régionale de la crise palestinienne. En transmettant le message du Roi Mohammed VI, le ministre des Affaires étrangères ne c’est pas sacrifié au rituel diplomatique ; il a exposé une feuille de route opérationnelle. Ce document de référence propose de sortir du cycle de la réaction pour entrer dans une ère de reconstruction institutionnelle, sociale et humaine.

Le contexte impose cette rigueur. Entre 2023 et 2025, Gaza a traversé une dure épreuve. Dans ce tumulte, le Maroc a maintenu une ligne de crête singulière. Sa présence au sein du « Board of Peace » n'est pas une simple participation honorifique, mais la reconnaissance d’un rôle d'interlocuteur pivot. Le Royaume est aujourd’hui l’une des rares nations capables de dialoguer avec l’Autorité palestinienne tout en maintenant un canal de communication crédible avec Israël. Cette dualité, loin d'être une contradiction, c’est l'atout principal d'une médiation par le fait.

La question centrale qui anime cet article n'est plus de savoir si l'aide peut parvenir à destination, mais comment cette assistance peut se transformer en levier de stabilité. L’expertise marocaine — militaire, humanitaire et religieuse — offre des réponses tangibles là où les théories de cabinet ont échoué. En examinant l’engagement royal direct, l’expérience des Casques bleus sur d'autres théâtres et l'arsenal de déradicalisation, nous verrons comment le Maroc dessine les contours d'une paix fondée sur l'autonomie et la dignité.

1 — La Vision Royale : Un Engagement de Terrain et de Souveraineté

1.1 Un portage institutionnel sans équivoque

La diplomatie marocaine est le prolongement d’une volonté royale. Elle privilégie l’impact mesurable aux déclarations de principe. Nasser Bourita a rappelé des engagements qui forment un tout cohérent :

a)      La contribution financière du Maroc au Board of Peace ;

b)      Le déploiement d'officiers de police pour former les forces palestiniennes ;

c)      Le déploiement d'officiers militaires de haut rang au commandement conjoint de la Force Internationale de Stabilisation (ISF) ;

d)      Le déploiement d'un hôpital de campagne militaire ;

e)      Le leadership d'un programme de déradicalisation pour combattre les discours de haine et promouvoir la tolérance.

Cette approche s’inscrit dans la tradition du Comité Al-Qods, présidé par le Roi Mohammed VI. La doctrine est celle de « l’appropriation palestinienne » (Palestinian Ownership). Il ne s’agit pas pour le Maroc de se substituer aux instances locales, mais de créer les conditions de leur viabilité. Le transfert de compétences sécuritaires est ici le premier jalon de la souveraineté.

1.2 L’aide humanitaire : La logistique du possible

L'action humanitaire marocaine entre 2023 et 2025 a été un défi logistique permanent. En mars 2024, le Maroc a réussi l'ouverture d'un pont terrestre inédit via Kerem Shalom, acheminant 40 tonnes de vivres au plus fort des restrictions. Cet exploit diplomatique a été suivi, en juillet et août 2025, par des vagues successives totalisant plus de 210 tonnes de matériel médical, de tentes et de lait infantile.

Au-delà des volumes, c’est la nature de l’aide qui importe. Le déploiement des hôpitaux de campagne des Forces Armées Royales (FAR) a permis de traiter des pathologies complexes — chirurgie de guerre, pédiatrie lourde, obstétrique — que les structures locales, dévastées, ne pouvaient plus prendre en charge. Cette présence médicale sur le terrain est le ciment de la confiance entre le Royaume et la population de Gaza.

1.3 Les conditions d'une paix viable

Le message royal est clair : aucune reconstruction n'est possible sans un horizon politique. Bourita a souligné quatre conditions sine qua non :

a)    Respecter les exigences de la Phase Deux du plan du Président Trump ;

b)   Préserver la stabilité en Cisjordanie ;

c)    Assurer l'appropriation palestinienne par le biais d'institutions légitimes ;

d)   Espérer que la stabilisation de Gaza lancera un processus de paix plus large basé sur la solution à deux États.

Le Maroc refuse la gestion de crise perpétuelle ; il exige une sortie de crise par le haut.

2 — L’Expertise Onusienne : La Paix par la Méthode

2.1 Un contingent aguerri au service de l'ONU

Pour comprendre la crédibilité du Maroc à Gaza, il faut regarder vers l'Afrique. Depuis 1960, le Royaume a déployé plus de 84 000 militaires dans une quinzaine d’opérations de maintien de la paix. Ce n’est pas un engagement sans douleur : plus de cinquante casques bleus marocains ont sacrifié leur vie. Le Maroc est le 9ème contributeur mondial de troupes.

Cette capacité à opérer avec professionnalisme, discipline et respect des sensibilités locales dans différents contextes difficiles est directement transposable à Gaza.

Ces marques de fabrique des forces de défense et de sécurité font du Royaume un « tiers de confiance » pour l’ISF.

3 — La Déradicalisation : L’Architecture des Consciences

3.1 La Wasatiyya comme rempart

La paix civile ou militaire est une illusion si elle n’est pas doublée d’une déconstruction des discours extrémistes. Le Maroc propose sa doctrine de la Wasatiyya (le juste milieu). Ce modèle religieux, fondé sur le rite malékite et l'imamat d'Amir Al-Mouminine, promeut une modération active.

3.2 Le modèle "Moussalaha"

Lancé au Maroc en 2017, le programme Moussalaha est une référence mondiale. Il ne se contente pas de rééduquer ; il réconcilie. En combinant dialogue théologique conduit par des oulémas, accompagnement psychologique et formation professionnelle, le Maroc a réussi à réintégrer des individus radicalisés. C’est cette ingénierie humaine que le Royaume propose d’exporter.

4 — Le Levier Social : L’Action Silencieuse de Bayt Mal Al-Qods

L’Agence Bayt Mal Al-Qods joue un rôle pivot dans cette architecture de paix. Loin des caméras, elle finance l’essentiel : l’éducation, la santé et l’habitat. En 2024 et 2025, l’Agence a intensifié son action, investissant plusieurs millions de dollars dans des projets de proximité.

À Gaza, ce modèle d’agilité opérationnelle permet d’acheminer l’aide directement aux bénéficiaires sans passer par des canaux bureaucratiques souvent sclérosés. En soutenant les familles vulnérables et en protégeant le patrimoine social, le Maroc renforce la résilience de la société civile palestinienne.

5 — Perspectives et Défis : Une Approche Holistique

Le succès de cette mission repose sur une synergie rare entre la sécurité, le social et le religieux. C'est cette "approche totale" qui fait la force du modèle marocain.

Cependant, les obstacles sont réels. La coordination internationale reste un labyrinthe, et la volatilité politique de la région peut à tout moment fragiliser les acquis. Le Maroc répond par une vigilance de chaque instant et une flexibilité tactique, sans jamais dévier de ses principes de base : dignité, souveraineté et modération.

Conclusion

L’engagement du Maroc à Gaza n’est ni une réaction émotionnelle, ni un calcul diplomatique de circonstance. Il est le produit d’une doctrine de l’action mûrie au fil des décennies. En conjuguant maintien de la paix, expertise religieuse et solidarité sociale, le Royaume propose une voie de stabilisation qui traite les causes profondes de la crise plutôt que ses seuls symptômes.

De l’Afrique subsaharienne au Proche-Orient, le Maroc démontre qu’une paix durable ne se décrète pas dans les chancelleries ; elle se construit sur le terrain, par la force des sociétés et la crédibilité des acteurs. À Gaza, le modèle marocain pourrait bien devenir le laboratoire d'une nouvelle forme de coopération internationale, où la sécurité n’est plus une fin en soi, mais le socle sur lequel se bâtit la dignité d’un peuple.

Références

  1. Arab News, “Maroc participe au Board of Peace”, 2026
  2. Maroc Hebdo, “Aide humanitaire marocaine à Gaza”, 2025
  3. L’Opinion, “Pont terrestre historique vers Gaza”, 2024
  4. Assahifa, “Projets Bayt Mal Al-Qods”, 2024–2025
  5. Jeune Afrique, “Programme Moussalaha : déradicalisation et réinsertion”, 2022
  6. Africanews, “Moussalaha : retour d’expérience”, 2022
  7. Rapport ONU Maroc, morocco.un.org, 2025
  8. Données ONU : MINUSCA, ONUCI, MONUSCO, MINUSS
  9. BMAQ.org, activités sociales et éducatives de Bayt Mal Al-Qods

 


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